RENDRE VISIBLE L’INVISIBLE
par Louise Minair

Naître sourde profonde, dans une famille entendante. C’est mon destin, ma croix. J’ai compris très tôt que j’étais différente. Ma famille a appris la langue des signes française pour communiquer avec moi, et j’ai appris à parler. On m’a toujours dit : « si tu parles bien, la vie sera plus facile ». J’ai travaillé dur à l’école, j’ai trimé à la maison. Pendant douze ans, je me suis battue chez l’orthophoniste, pour parler aussi bien qu’un entendant. La patience, on peut dire que je l’ai pratiquée. J’ai toujours pensé que c’était par le travail, que je trouverais ma place. Car j’ai de grands rêves et beaucoup d’ambition. 

Les anecdotes absurdes, les histoires douloureuses de discrimination, j’en ai à la pelle. Il y en a une, entre 1000 autres, qui me fait toujours rire. C’est lorsqu’on me colle l’étiquette de « sourde-muette », même après une conversation de 5 minutes avec moi (qui parle). 

Pourtant, j’en ai eu des conversations. À la pelle aussi. Parce que malgré tout ce qu’on imagine, je me fais parfaitement comprendre, aussi bien que je comprends les autres. Quand on a comme moi le super-pouvoir de lire sur les lèvres, c’est pratique et parfois très drôle.

Être sourde, c’est tellement ancré dans mon identité, que je le précise aux gens que je rencontre. Alors quelques ignorants me rejettent, mais heureusement, le plus souvent, ça pimente les conversations. Comment t’as appris à parler ? Comment ça marche, ton appareil auditif ? Et la musique, tu la ressens ? Ce que j’adore dans ces échanges, c’est que c’est une première étape de sensibilisation. Ça terrasse les préjugés. 

Les préjugés qui font que la majorité domine les minorités. Les préjugés qui font que la surdité, qui est en quelque sorte invisible, elle n’existe pas pour le monde majoritaire des entendants. Mais mon destin de sourde profonde née dans une famille entendante, je le prends à bras le corps, je le domine, je le chéris, car il m’a donné la volonté et la force de rendre visible l’invisible. Le monde n’est peut-être pas tout à fait prêt pour nous, mais c’est pas grave, parce que j’arrive avec mes rêves et mon envie.

Été 2019, je rencontre Élise – entendante. Le monde devient alors une magnifique page blanche, une partition que nous composons à quatre mains. Ensemble nous avons imaginé, mûri et construit un projet entrepreneurial ambitieux : Le Rouge à Ongles. 

Le Rouge à Ongles, c’est une marque de vernis à ongles vegan, qui répond aux attentes des femmes en matière de beauté plus durable. Une page qui se tourne avec l’art de parler avec les mains. Si belles et si précieuses dans la langue des signes. Et c’est aussi et surtout, le symbole d’une société égalitaire, dans laquelle chacun peut trouver sa place. J’y ai trouvé la mienne en tant qu’entrepreneure. Elise et moi, nous aspirons désormais à aider d’autres femmes sourdes à trouver la leur, en créant des emplois au sein de notre entreprise. Nous avons pour ambition de développer des salons de manucure accessibles, pour que des femmes sourdes puissent y exercer leur métier, et d’intervenir au sein des plus grandes entreprises françaises pour les accompagner vers plus d’inclusion. Attention, on arrive.